La théorie de l'enaction de Varela.

Introduction

1. Les racines biologiques de la connaissance : l'autopoièse.  

2. La théorie de l'enaction, alternative au cognitivisme et au connexionnisme.

3. La méthodologie de la théorie de l'enaction.

Introduction.

     Ce cours présente les grandes lignes de la théorie de la connaissance proposée par Francisco Varela et parachève ainsi la critique du fonctionnalisme fondé sur le modèle computationnel de la connaissance (voir le cours correspondant). Il traite de la théorie de l'enaction, de ses origines biologiques et de sa méthodologie. Il constitue une synthèse mais aussi un complément à l'étude du chapitre 5 de l' « invitation aux sciences cognitives » qui a été effectuée par les étudiants sous la forme d'un devoir écrit.

     Francisco Varela, décédé en 2003, est un chercheur d'origine Chilienne en neurobiologie et sciences cognitives, intéressé à la phénoménologie et pratiquant la méditation bouddhique. Son projet, développé avec Evan Thompson, de développer une approche « neurophénoménologique » de la conscience mène à la conception « enactive » de la cognition qui prône un retour (non réductioniste) à ses origines biologiques.

1. Les racines biologiques  de la connaissance.

     Francisco Varela élabore avec le neurobiologiste Humberto Maturana,  dans les années 1970, le concept d'« autopoièse » visant à caractériser l'organisme vivant et son évolution à partir de son autonomie organisationnelle. Le terme « autopoièse », qui est construit à partir de « auto», soi-même, et « poiein », produire, caractérise la faculté d' « auto-conservation individuelle »[1] des systèmes vivants par le maintien de leur organisation propre.  C'est à dire que pour Varela le principe ou invariant sur lequel se fonde l'évolution du vivant est le maintien  de son organisation  et non les notions d'évolution phylogénétique (évolution Darwinienne) ou de reproduction. Ce qui mène à une conception de l'être vivant comme unité ou système « autopoiétique», défini plus précisément de la façon suivante: « un système autopoiétique est organisé comme un réseau de processus de production de composants qui (a) régénèrent continuellement par leurs transformations et leurs interactions le réseau qui les a produits, et qui (b) constituent le système en tant qu'unité concrète dans l'espace où il existe, en spécifiant le domaine topologique où il se réalise comme réseau »[2]. Remarquons qu'en plus de la faculté d'engendrer les composants structurels de son organisation, un système autopoiétique est supposé avoir celle de maintenir son unité topologique en tant qu'entité délimitée dans l'espace. 

     Dans le cadre de la conception autopiétique de l'organisme vivant, la cognition est alors interprétée comme le « faire-émerger » d'un monde issu d'un « couplage opérationnel » entre l'organisme, considéré comme unité autopoiétique, et son environnement. Un couplage qui est rendu possible à la fois par la faculté d'autorégulation de l'organisme (conçue comme système autopoiétique) et par sa faculté d'accommodation à son environnement.

     Dans ce couplage opérationnel de l'organisme et de son environnement, les processus sensoriels et moteurs, la perception et l'action sont en fait indissociables : la perception doit être comprise comme une action guidée vers son but (par exemple, comme le montrent certaines observations, la vision ne se réduit pas à une réception passive mais c'est une activité interprétative), alors que la formation des structures cognitives est guidée par la perception (elles ne sont pas pré-données). Selon cette conception, la cognition  ne se réduit donc pas à un traitement d'informations ou à un enregistrement de données issues d'un monde pré-défini mais à l' « avènement conjoint d'un monde et d'un esprit à partir de l'histoire des diverses actions qu'accomplit un être dans le monde »[3]

2. La théorie de l'enaction, alternative au cognitivisme et au connexionnisme.

    Selon le cognitivisme (ou computationnalisme), la cognition est réduite à un traitement séquentiel d'information ou à un calcul logique par le cerveau qui est modélisé comme une machine de Turing ou un ordinateur (voir les cours correspondants). En outre, cette « information » est digitalisée, c'est à dire qu'elle est conçue comme une suite de symboles qui constituaient un niveau  représentationnel intermédiaire entre le niveau neuronal (cerveau) et le niveau sémantique (esprit). 

     Varela refuse cette conception fondée sur la notion de représentation à partir de l'observation qu'il y a beaucoup plus de connexions neuronales internes  au cerveau que de connexions avec les organes sensoriels, c'est à dire vers l'extérieur : l'activité du cerveau ne serait donc pas de représenter ou de « reconstituer » un monde extérieur aux propriétés prédéfinies et pré-existantes à la perception mais plutôt de l'interpréter au sein d'un réseau neuronal. Varela critique aussi la notion de traitement séquentiel d'information à partir d'observations sur le fonctionnement du cerveau. Par exemple, selon le computationalisme, la vision serait le résultat d'un traitement par le cerveau, dans le corps genouillé latéral (CGL) puis dans le cortex visuel, de l'information numérique produite par l'œil à partir des images qu'il perçoit d'un monde extérieur pré-défini et transmise par le nerf optique au cerveau.  Mais, selon Varela, cette conception peut être critiquée de deux façons : d'une part, « cette idée de fonctionnement séquentiel résiste mal à une analyse un peu fine…il apparaît de façon évidente que 80 %   de tout ce qu'une cellule du CGL  voit passer vient du dense réseau qui la relie aux autres régions du cerveau plutôt que de la rétine. De plus, on voit bien qu'il y a plus de fibres allant du cortex vers le CGL que dans le sens inverse. La description séquentielle du réseau de la vision semble tout à fait arbitraire : la séquence pourrait tout aussi bien être orientée dans l'autre sens ».

     Mais, plus fondamentalement, même si Varela accepte l'idée connexionniste d'émergence d'états globaux au sein des réseaux de neurones pouvant être mis en correspondance avec des états mentaux, ce qu'il critique est la conception sous-jacente commune au cognitivisme et au connexionnisme d'un monde pré-déterminé et pré-existant à la perception que le cerveau « appréhenderait » ou « apprendrait ». C'est à dire l'idée selon laquelle « le monde extérieur comporte des règles fixes ; il précède l'image qu'il projette sur le système cognitif dont la tâche est de le saisir -le monde- de manière appropriée (que cela soit au moyen de symboles ou d'états globaux) »[4]. En outre, cette approche de la cognition est une approche « à la troisième personne », effectuée dans le langage de la science, où la dimension phénoménale de l'expérience est évacuée (cette critique a aussi été formulée par Nagel ou Searle –voir les cours précédents). Par sa théorie de l'enaction, Varela propose en fait une voie moyenne entre cette dernière position fondée sur la notion de représentation ou d'appréhension d'un monde pré-existant et la position diamétralement opposée, purement constructiviste (voire solipsiste)[5],  selon laquelle le système cognitif crée son propre monde en même temps qu'il se construit lui-même.

     L'enaction peut se définir comme « l'étude de la manière dont le sujet percevant parvient à guider ses actions dans sa situation locale »[6].  Elle souligne que « (L)a plus importante faculté de toute cognition vivante est précisément, dans une large mesure, de poser les questions pertinentes qui surgissent à chaque moment de notre vie »[7],  que l'acte de connaître  repose sur l'action du sujet guidée dans un contexte toujours singulier et jamais entièrement prévisible.

      Contrairement à ce qui était le cas pour les conceptions cognitivistes et connexionnistes de la cognition, l'approche de Varela permet de réintégrer la  dimension phénoménale dans le processus de la cognition, c'est à dire de tenir compte de l'expérience vécue tout en considérant les mécanismes neuronaux sous-jacents. Le projet de Varela, qui est en accord avec la critique de Nagel (voir le texte étudié dans le cours), est d'articuler cette complémentarité à l'aide d'une théorie qui rend compte à la fois du côté phénoménal, vécu, de l'expérience et de ce que l'on peut dire du fonctionnement cérébral correspondant, de ses « corrélats neuronaux ». C'est pour cela que l'on qualifie cette approche de « neurophénoménologique ». 

    Selon cette conception, la cognition apparaît donc comme un processus de co-naissance ou de co-émergence du sujet de la connaissance et de l'objet de la connaissance. Elle prend en compte tout autant le domaine  de l'expérience consciente phénoménale, descriptible à la « première personne », que celui de l'activité neuronale, relevant d'une description à la « troisième personne » (celle de la science), en introduisant une notion de causalité réciproque entre ces deux domaines. Le monde perçu est ainsi pensé comme « enacté » en ce qu'il est construit au travers de notre expérience et non pas prédéterminé.

3. La méthodologie de la théorie de l'enaction.

       La prise en compte explicite de l'expérience humaine dans le processus de la connaissance renvoie bien sûr à l'approche phénoménologique développée par Husserl puis  par Heidegger et Merleau-Ponty, en ce que cette dernière, en prônant un « retour aux choses mêmes », a pour but de mettre à jour les processus internes de la conscience constitutifs du réel. Par exemple, dans son livre « L'inscription corporelle de l'esprit », Varela cite Merleau-Ponty qui formule des idées tout à fait proches de celle de la théorie de l'enaction: « L'organisme donne forme à son environnement en même temps qu'il est façonné par lui….Les propriétés des objets perçus et les intentions du sujet, non seulement se mélangent mais constituent un tout nouveau ».  

       Mais Varela trouve l'approche phénoménologique trop théorique et suggère un retour à une réflexion  incarnée de l'expérience humaine, non restreinte à la seule conscience mais où l'esprit et le corps sont considérés comme un tout. Il se réfère ainsi à la pratique bouddhique de l' « attention-vigilance » définie comme « développement graduel de la capacité de présence à l'esprit et au corps non seulement dans la méditation, mais dans les expériences de la vie ordinaire »[8]. Cette attitude de présence à l'expérience changeante de l'accommodation de l'esprit et du corps à son environnement mène au sentiment d'une absence de soi ou d'« absence de fondement » (traduite par le terme sanskrit « sunyata ») qui permet ainsi de surmonter la conception objectiviste d'une science qui s'inscrit, par son principe même, en opposition avec l'expérience humaine. 

Références bibliographiques du cours (traductions françaises):

« Invitation aux sciences cognitives »,  F. Varela,  Edition Seuil, Collection Points Sciences, 1989

« Autonomie et connaissance », F. Varela,  Edition Seuil 1989.

« L'inscription corporelle de l'esprit », F. Varela, E. Thompson, E. Rosch, Edition Seuil 1993.



[1]     « Autonomie et connaissance », p. 52.

[2]     « Autonomie et connaissance »,  p.  45.

[3]    « L'inscription corporelle de l'esprit » , p. 35. 

[4]    C'est ce que Varela nome la « position de la poule » dans « Invitation aux sciences cognitives », p. 104.

[5]    Ou « position de l'œuf » dans « Invitation aux sciences cognitives », p. 104.

[6]    « L'inscription corporelle de l'esprit » , p. 235.

[7]      « Invitation aux sciences cognitives », p.  91.

[8]     « L'inscription corporelle de l'esprit » , p. 99.